Illustration pour un conte du Groenland


«
L’Orphelin »  - Conte du Groenland

 

 librement adapté par Anouk Grinberg








Dans un village du Groenland, tout au bout du monde, vivait un petit garcon qui n’avait plus ni mere ni pere. Les gens du village, qui avaient le coeur dur, ne lui permettaient meme pas d’entrer chez eux. Il était obligé de dormir dehors avec les chiens. Quand tot le matin, les hommes fouettaient les chiens pour les réveiller, il arrivait que l’orphelin recoive aussi des coups de fouets. S’il criait, on se moquait de lui. 

Lorsque les hommes revenaient de la chasse et se mettaient a manger, l’orphelin n’osait pas franchir le seuil, et les regardait par la fenetre avec tristesse et envie. Parfois, on lui jetait un petit morceau de viande, comme aux chiens. 

Les enfants du village aussi étaient cruels avec lui. S’il se melait a leurs jeux, les enfants le jetaient a terre et le battaient. Le petit orphelin restait faible, chétif et peureux.    

Alors souvent, il allait dans la montagne, pour ne plus voir les hommes.












Une vieille femme, la seule habitante du village qui avait un peu pitié de lui, lui avait conseillé d’aller dans la campagne et de crier au ciel pour qu’il lui vienne en aide. Alors un jour, il grimpa tout en haut d’une montagne, et il cria, cria : 

- « Si tu es la, viens a mon secours ! »









Trois fois il appela, et a la troisieme fois, arriva le démon du froid. C’était un démon blanc qui habitait dans le ciel. L’orphelin fut terrifié en le voyant, il voulut s’échapper, mais le démon le rattrapa, bondit sur lui, le jeta a terre et le roula dans tous les sens. Le petit garcon ne pouvait meme plus bouger le petit doigt. Il entendit alors des bruits étranges, et vit que tout plein de petits os de phoque sortaient de son corps.
 








- « Ce sont ces petits os qui t’empechent de grandir », dit le démon.

L’enfant regardait ces choses sortirent de lui, il voulut se lever, échapper, mais aussitot le démon bondit encore sur lui, et l’orphelin tomba encore a la renverse, et d’autres os sortirent de lui ; et quand le démon bondit une troisieme fois sur lui, seulement deux ou trois os sortirent de son corps. A la quatrieme fois, l’enfant avait déja grandi, il sut résister au démon, ne tomba plus, et meme, il sauta en l’air. Alors le démon lui dit :

- « Si tu veux devenir fort, tu dois venir me voir encore d’autres fois. »

L’orphelin dut retourner au village, mais cette fois, il courait sans etre fatigué, dévalait les pentes, soulevait facilement les grosses pierres qui barraient son chemin. Quand il arriva pres des maisons, les filles lui jeterent de la boue et les garcons le battirent, comme ils en avaient la méchante habitude. Mais il ne cria pas, ne répondit pas, et il alla s’asseoir pres du chenil avec les chiens.
 






Et tous les jours, il allait retrouver le démon qui lui sortait les petits os de son corps, et chaque fois, il sentait ses forces augmenter. D’ailleurs un jour, le démon du froid n’arriva plus a le jeter a terre :  


- « Voila petit homme, maintenant tu es fort. Aucun homme n’est aussi fort que toi. Tu vas encore devoir retourner dans ton village, mais tu ne dois pas changer tes habitudes, tu ne dois rien montrer. Attends que l’hiver passe, tu auras alors l’occasion de changer les choses. Tu tueras trois ours, et tu verras... »

L’orphelin se mit a courir dans la campagne, il volait presque. 

Mais en arrivant pres des maisons, il reprit son allure habituelle, marcha lentement, les yeux bas.  Alors, les gens continuerent a se moquer de lui, mais il ne broncha pas.










Des semaines passerent, sans beaucoup de joie. Mais l’enfant était patient, il n’était plus tout seul. 

Et puis, au début de l’automne, les villageois découvrirent un énorme tronc d’arbre qui était tombé dans la riviere. Le tronc était si lourd que personne n’avait pu le soulever. On l’attacha bien avec de grosses cordes et tous les hommes essayerent de le tirer, mais rien n’y fit. 

Alors un jour, a l’aube, pendant que le village dormait, l’orphelin se leva, porta le tronc d’arbre dans ses bras et le mena jusque derriere les maisons. 

Au matin, on vit que le tronc avait disparu de la riviere. Et personne ne comprenait ce qui avait pu se passer. Les villageois furent encore plus ébahis quand l’un d’eux découvrit l’arbre derriere les maisons.

- « Mais qui a pu le porter jusqu’ici ? Il faut que cet homme soit prodigieusement fort ! »





Et puis l’hiver arriva, la mer se couvrit de glace et les montagnes de neige, les gens restaient au chaud dans leurs maisons, et le petit garcon, qui était devenu fort, vivait dehors, attendant son heure. 
 






Enfin ce fut le printemps, la merveille du printemps... 

Mais les gens du village restaient chez eux, terrorisés. Car on venait d’apprendre que trois ours gigantesques et terribles rodaient dans les parages. Et personne n’osait les affronter. 

Alors, tranquillement, l’orphelin comprit que le moment d’agir était venu pour lui.

Il alla rendre visite a la vieille femme qui avait été bonne pour lui, et lui demanda de lui preter ses bottes pour aller tuer les ours. Elle éclata de rire, elle ne croyait pas un seul mot de son histoire mais elle lui preta ses bottes, et lui demanda, au cas ou, de lui ramener la peau d’un ours pour qu’elle s’en fasse une couverture. L’orphelin promit, et il partit dans la montagne.
 









Pas tres loin du village, il se trouva face a face avec le plus gros des ours. 

Il le saisit par les pattes de devant et le lanca contre la montagne. 

Et l’ours tomba mort. Alors, l’orphelin chargea l’énorme bete sur ses épaules, la porta jusqu’au village, la posa au sol au milieu des villageois ébahis, immobiles, fascinés. 

Et sans dire un seul mot, il repartit dans la montagne attaquer les deux autres ours, qui eux aussi furent abattus, et eux aussi ramenés au village sur son dos. 

Il alla ensuite chez la vieille femme pour lui offrir la peau de l’ours, et il repartit au village. 









Tous les habitants, qui avaient été si méchants autrefois, le suivaient maintenant et se pressaient autour de lui pour l’inviter a entrer dans leurs maisons.

- « Entre chez moi, disait l’un, je vais te donner a manger. »

- « Non, viens chez moi, chez moi on peut se coucher. » 

Et les jeunes filles lui offrirent  de lui coudre de beaux vetements, elles lui apporterent de l’eau, des fleurs et de quoi manger. 

Alors l’orphelin se mit en colere. 

Il tua tous ceux qui avaient été cruels avec lui. Et il partit vivre tres loin, emmenant avec lui les chiens qui l’avaient vu grandir. 

Il devint un immense chasseur. Mais jamais, jamais il n’oublia de partager son butin avec ceux qui n’avaient rien. Et la gloire de son nom se répandit dans tout le pays.