Les yeux d'Anouk, par Victoria Turlan

Les yeux d’Anouk


Venez sous le chapiteau, les amis d’Anouk y seront, rouges, verts, jaunes, bleu gris.

Dans la galerie des petits monstres paradent. Bouches cousues, recousues, têtes gonflées,

tranchées, grimaçant, souriantes, inquiètes. Ils nous fixent de leurs yeux curieux.

L’instant va arriver. Quelque chose va tomber, céder ou s’envoler, éclater.

Le cri est plus fort lorsque le coffre se remplit, la bouche s’arrondit, muscles tendus, la

pupille se rétracte, ce sera le déluge.

Le ciel est gris, bleu, vert, chacun dans sa nacelle ils s’apprêtent à livrer leurs secrets. Les

amis d’Anouk sont discrets, ils attendent patiemment leur tour.

Derrière ses yeux empathiques, un scanner. Anouk voit, observe, sonde son entourage, son

environnement, autant d’impressions que de sensations pressenties sur son monde.

Anouk transcrit. A travers son pastel les émotions retenues, cachées, enfouies.

« Eux sont dans la vérité » dit-elle de ses personnages. Les autres non…

Elle décèle l’état de ses pairs, quelqu’un croisé au coin d’une rue, au détour d’un chemin, un

voisin, un ami.

Attentive, minutieuse, elle capte un instant, un état profond qu’elle met au jour, enfin.

Ces gueules sont belles. Chargées d’amour, de sensibilité, de bienveillance. Terriblement

attendrissantes !

Suzy, Elisabeth, René, Josette dans son pré, ils sont tous là, vivant sur son Canson format

raisin, prêt à nous conter leurs mystères. Ce qui les anime. Et qui l’anime, elle.

Des enfants fâchés. C’est aussi ce qu’ils sont, candeur mêlée de souffrances, torsions,

distorsions, douleurs contenues, qu’un instant ils nous révèlent.

Est-ce elle Anouk ?

Douceur et dureté se côtoient dans ses oeuvres, le non-dit, l’étouffement, la limite.

Et ils pleurent, ils rient, ils perdent la tête.

« J’aimerais qu’ils soient plus gais, mais je n’y arrive pas ! ».

Une tête ovoïde et apaisée embrasse un spectre noir alors qu’il se décale « C’est formidable »

dit-elle, « d’être aimé comme ça ».

Celui-là me fait très peur, à part ça ça roule, tout doux mon coeur… explique Anouk.

Les petits monstres déracinés, abîmés, se promènent sur les toiles, naissant sous une craie

compulsive et une pulsion habile, une pluie de fraîcheur se déverse, c’est un torrent nerveux,

électrifié comme une crise de sciatique.

Individus perdus, marqués, seuls, ils sont si désarmants dans leurs soucis dévoilés.

Mignons personnages, bruts et fragiles, désespérés parfois…mais quelle fraîcheur ! Et en

filigrane l’humour…

Le plein, le vide, où les a-t-elles trouvés ? D’où sortent-ils en somme… des poèmes de

Michaux, de films fantastiques, d’un goûter d’anniversaire aux airs de fête foraine…?

Dureté mêlée d’innocence, sortie de l’enfance et ses cauchemars, des songes. Sont-ils peutêtre

comme elle, fragile et déterminée ; la spontanéité. Le geste.

D’un geste ils sont arrivés, curieux, et marqués.

Roulement de tambour. Chutt…

Dans ces dessins couleur d’orage, de ciel après l’orage, on nage à pleins poumons.

Les cicatrices, les sons étouffés, pansements et déchirures, on rêve.

Envie de les aider ? Jolie vision d’Anouk sur ses pairs contrits par la retenue.

Anouk dénonce ? Qui sait…

Petits monstres déracinés, curieux, vifs, drôles et effrayants se promènent sur les toiles, entrez

dans la parade !

Laissons-les défiler ! Entrons dans l’univers d’Anouk au travers de ses yeux,

son univers est froid et chaud, fragile et fort, couleur d’argile, de pierre, enivrant comme

l’odeur du pastel.


Victoria Turlan