Pierre, Paul et Jacques, par Germain Viatte


Pierre, Paul et Jacques

(Les dessins d’Anouk Grinberg)


D’une voix doucement fêlée qui disait tout son être elle porte depuis longtemps des histoires. Celles des autres,

aux mots violents, généreux ou fragiles. Aux enfants elle contait un monde assoiffé de lumière qu’il fallait

déchiffrer ensemble, le vent dans des collines piquetées d’arbres orphelins où les champs des hommes

semblaient posés comme des tapis orientaux. Le vert y était mis, traversé de paisibles animaux mais les oiseaux

fuyaient le ciel et ses nuages ventripotents tandis que les esprits couraient aux fenêtres. C’étaient là histoires

familières, de ceux venus de loin, aimés, innocents, exclus, enfouis et pourtant toujours si présents. Parfois les

mots ne lui venaient plus, ils étaient comme bloqués, noués sur fond de larynx. Elle pensait parler des siens, et

puis elle a réalisé que les autres c’étaient vraiment les siens. Elle a su, peu à peu et intensément comme au sortir

d’un rêve, qu’ils étaient tout proches, que c’étaient aussi les nôtres.

Elle a glissé dans les rues, le métro, les gares et les cafés, à leur rencontre, comme étouffée par tant d’angoisses,

ce trop de soi portes closes, tâtonnante dans l’obscurité ou l’excès de jour, peinant à saisir l’éclair, maladroite

comme nous le sommes tous, craignant la joliesse et la sensiblerie qui griment le réel et pourraient tout justifier.

Au retour, elle enfouissait son émotion en son terrier, le museau comme souillé ou, de plus en plus souvent,

embué de perles luisantes de vérité. Autour d’elle la vie retrouvée, une vie de bonheurs et de peines, une vie

ordinaire malgré des moments surprenants de don et d’adulation, des êtres aimés, des déceptions et des joies, des

succès et des attentes, la poudre du temps qui passe.

Il y eut en sursaut l’urgence. Courir à la maison, y trouver refuge pour rire ou pleurer était-ce assez ? Son monde

est tel que sa voix : une craie blanche qui crisse et se brise en poudreuse lumineuse sur le tableau noir. Elle est

sortie pour reconnaître ces anonymes géants ou minuscules, lisses ou écorchés de nombreux piquants, noués ou

aplatis ; elle les a entraînés avec elle, en elle, aimés, mâchés et digérés. Une manducation qui semblait à la fois

interminable et subite, pâteuse et explosive.

Se trouver c’est aussi dégorger tout ce qui vous submerge. Que sont devenus leurs visages ? Les voici, brin

d’herbe ou feuille tendre mués en fossiles, galet, roc ou souche devenus colosses fictifs et frêles acteurs d‘une

métamorphose complice. Il y a du givre dans la nuit et les étoiles s’accrochent au coeur. Les couples se resserrent

ou se distendent. Sur le manteau de neige poussent des touffes d’étoupe et des lichens éruptifs qui s’échappent en

comètes. Un regard, une orbite font brèche tandis que se fendent les carcasses, partagées et recousues, renvoyées

dos à dos, noyées de larmes ou charbonneuses jusqu’à la braise. On trouve ici de la mort et bien des espoirs. Aux

gifles du quotidien la tête et le corps, comme fichés sur un piquet, basculés, bâillonnés, déboîtés, mutilés, tout

pipés et butés, englués, crachent l’haleine de nos regards comme une peste. Un linge pend renonçant à étancher

cet enfer d’indifférence. Au bord de la suffocation l’un est pourtant tout oreilles et mesure en lui l’horizon à

venir.

Ces grands dessins échappent au récit ainsi qu’au témoignage ; ils s’affirment maintenant tels quels, se dressent

muets sans attente, issus d’un trop plein, récusant jusqu’au plaisir des craies griffant la feuille. Impossible de leur

échapper quand, les quittant, on retrouve nos frères. Faut-il repousser ce qui nous aveugle, nous frappe

d’impuissance ? Tâchons de nous connaître grain de sable, fange ou nappe scintillante ; ne craignons pas de

plonger les mains dans le noir pour y pêcher des pierres précieuses, y caresser le poisson qui, gluant, échappe à

la prise, y poursuivre le crabe mutin de bordées latérales. Ayant oublié ce qui nous paraissait essentiel,

l’apparence et le temps, apprenons le sous-jacent, l’approfondi, le jaillissant ; et à nous complaire au noueux et

même au flétri, libre à la main qui est en nous, insistante, de modeler à son gré. Malgré la souffrance, écouter

toujours et encore la rumeur des fables d’enfance qui hurlent, braillent, grincent, crépitent, susurrent, bougonnent

et clapotent : aller vers ceux qui sont « tassés dans le malheur et qui peuvent être révélés à eux-mêmes ».

Anouk Grinberg choisit ses « copains, pour leur liberté » : Michaux et ses mêlées, Redon et ses noirs, Dubuffet

et ses hommes du commun, et tous ceux, avec leurs textes, auxquels elle a prêté sa voix. Elle ne prétend pas les

rejoindre « en Grande Garabagne ». Elle les a croisés, aimés, oubliés, approchés, retrouvés, transformés dans ses

songes. Ils l’ont nourrie et, avec elle, ils se sont mêlés à la foule innombrable, rendus à l’anonyme, comme

libérés de tant de gloses et de malentendus, redevenus soudain des intimes, vecteurs de vérité. Elle peut

aujourd’hui reprendre sa marche, dans son « envie d’harmonie ».


Pour bien observer l’infini céleste, le mieux est de suivre la vallée à contre courant, entre le chaos plissé des

sommets, en remontant le torrent vagabond de pierres charriées et d’eau vive. Au sud, le feu de l’adret, les

éboulis de rocs brûlants et instables, le cri perçant des marmottes, l’eau qui saute et dévale depuis les neiges ; au

nord, l’ombre humide de l’ubac et, selon la saison, la myrtille qui ensanglante les lèvres ou la rousseur mourante

des mélèzes. Les esprits des deux rives se confondent à force de se compléter. La poussière d’étoiles sera comme

celle des pastels, terne dans leur boîte et, si les brumes se lèvent, capable d’illumination. Anouk Grinberg a

cheminé ; elle rejoint l’homme nu de L’état intermédiaire de Fred Deux : « il n’est pas au sommet de la

montagne. Il ne s’adresse à aucun. Survient le moment où la distance couverte est aperçue. Il est devant un

fleuve puissant, arrêté par un incendie géant ; la douleur à ses pieds. Il peut se croire égaré et, dans le même

instant, se dire capable. Deux mots de pierre et de bois. Il n’y a pas de place pour lui entre ces mâchoires. Celle

d’en haut le perd. Celle d’en bas l’a rendu combatif ».


Germain Viatte

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